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In-situ

Par ses sculptures, Shqipe Gashi capte le caractère éphémère de l’objet et apprivoise avec subtilité l’espace qui l’entoure. Dans une volonté de saisir la matière et son environnement, la jeune plasticienne s’impose des processus aussi rigoureux qu’aléatoires.

AL : Pourrais-tu nous éclairer sur ta dernière série de sculptures Dans l’espace, cette chose?

SG : J’ai réalisé cette série lors de ma résidence à la Villa Belleville. L’idée dans cette série de sculptures, était de créer des cadres aux pièces et aux matériaux qui étaient présents dans mon atelier. Sur place, j’ai construit des grands moules carrés dans lesquels j’ai déposé des pigments, des pièces en plâtre, en mousse etc. Ces couleurs se mélangent à d’autres éléments, certains volatiles comme la poussière présente dans l’atelier, d’autres plus visibles comme du feutre. Puis, j’ai rempli le reste des moules avec du plâtre. Dans ce processus, l’eau agit sur les matières en les pénétrant. Pour moi, les pigments sont relatifs à la peinture et le plâtre à la sculpture. L’eau par sa fluidité donne corps à ces deux éléments. Il y a quelque chose de l’ordre de l’aléatoire, l’eau échappe au contrôle mais vient également fixer et donner un autre corps à ces matériaux.

AL : On pourrait également voir dans ces sculptures une référence à l’enfance. Les couleurs vives et l’abstraction des formes participent notamment à cela.

SG : Je suis très influencée dans mes choix de pigments par les couleurs folkloriques. Dans l’artisanat albanais ou mexicain, les couleurs sont souvent fluorescentes et produisent de grands contrastes dans les compositions. Dans cette série de sculptures, elles nous projettent en effet dans un univers enfantin et distrayant. Je pense que la notion d’enfance se révèle aussi par le processus lui-même. L’aléatoire, le jeu et l’idée de distraction influent dans cette perception. J’avais exploré plus tôt cette idée de jeu dans la pièce L’Anneau réfléchissant, réalisée dans le cadre de l’exposition SSsss à Genève. Cela consistait en un assemblage de formes libres en pâte à modeler. Ces volumes étaient ensuite compressés contre les murs, derrière une série de vitres. Ces plaques de verre prolongeaient la vitrine de la galerie et créaient un lien entre l’espace et l’ensemble des figures.

AL : Il s’agissait donc une nouvelle fois d’envisager la pièce en fonction de l’espace?

SG : Tout à fait. Pour cette exposition, j’ai proposé à Simone Holliger, la deuxième artiste invitée par la galerie, d’imaginer deux solo shows qui viendraient se superposer dans le même espace. Nous avons donc pensé nos pièces et leurs dispositions chacune de notre côté, sans se concerter. Je voulais que l’on soit confrontées à des problèmes techniques, qui nous obligent par exemple à coller deux pièces ensemble l’une contre l’autre. Il nous a fallu nous adapter à des situations inattendues. Je souhaitais que le hasard détermine le dialogue entre les pièces.

AL : Ton travail prend aussi la forme d’une collection de vêtement que tu as rendu visible pour la première fois lors d’une installation collective à ArtGenève puis dans un second temps lors du défilé Nouvelle Collection Paris. En dehors de leurs aspects sculpturaux, ces vêtements ont-ils eu pour finalité d’être portés ?

SG : Cette installation collective a eu lieu à Art Genève 2017. Camille et Vianney ont réalisé des sculptures en métal et en bois pour accueillir mes pièces de textiles. J’ai voulu créer des contrastes entre des matières techniques comme la néoprène, le tyvek ou la laine déperlante et des matières naturelles comme le coton ou la toile de peintre. Chacun de ces textiles évoquent des environnements différents. Je ne désire pas nécessairement que ces vêtements soient portés. Ici, ils ont une autonomie dans l’espace et participent à un ensemble.

Les mannequins transportaient les vêtements plus qu’ils ne les activaient. Selon moi, il y a une différence entre les deux. Dans ce contexte, le vêtement est une sculpture et le corps lui permet d’évoluer dans l’espace. En ce qui concerne l’installation, il s’agissait pour Camille Besson, Vianney Fivel et moi même, de poser la question de frontière entre la Mode et l’Art. Au fond, qu’est-ce-que l’un peut emprunter à l’autre ?

La tactique de l’enveloppe

On est presque à l’intérieur de la peinture mais sans pigments. La touche, si on peut la déceler, ne se réfère qu’à elle-même. Les aplats sont absents et c’est dans la transparence des couches successives que l’on aperçoit l’essence des sculptures de Shqipe Gashi. On pourrait d’ailleurs les nommer aussi bien peintures ou installation, mais trouver un mot qui sonne bien reste du domaine du curateur pour les nuls.

L’artiste crée une langue plastique à travers ces oeuvres plus ou moins compréhensibles, plus ou moins évidentes. Sa langue est fleurie de métonymies, de contreparties, et accepte, dans le meilleur des cas, sa propre sémiose. Quelle stratégie discursive doit-il suivre pour toucher le visiteur ?

Il y a ceux qui partent au front, façon bulldozer, brandissant leurs références et commandant des textes didactiques.

Chacun son style.

Shqipe Gashi pratique la tactique de l’enveloppement grâce à un système de filtres référentiels et spatiaux. Ses installations prennent la mesure de l’espace, les pièces sont là comme des annotations qui occultent l’espace d’exposition. Une sorte de douceur électrique en émane et happe le visiteur. Elles jouent avec les archétypes du langage de l’exposition, esquissent une sorte de peinture, effleurent l’architecture ou encore évoquent la sculpture.

Il est difficile d’en définir les contours car bien souvent les voiles de tissus irisés perturbent l’appréhension de profondeur, les éléments durs comme le bois gagnent en douceur à l’aide de touches de lavis. On doute de la nature même de la matière de l’objet présent. Tout se fond dans l’espace et semble vaporeux. Ses pièces tentent d’apprivoiser le visiteur.

Le regardeur est doucement enveloppé par le langage de l’artiste. Il perçoit sa propre image dans les semblants de reflets et les demi-profondeurs. Il recherches des indices pouvant justifier sa propre présence dans ce brouillard, il pense à l’espace d’exposition.

Le dépôt des sculptures possibles

Appelons cela des sculptures. Elles explorent un lieu intermédiaire fait d’objets (emballage, rouleau, rideau, etc.), de matériaux (carton, plaque de métal, tissu, etc.), de qualités mécaniques (rigidité, souplesse, affaissement), de qualités picturales (couleur, laque, dorures), de processus potentiels (déroulement, maintien en appui ou en équilibre, suspension, étalement), de situations (lumière, disposition, dispersion des éléments). La sculpture se tient dans cet espace intermédiaire, et l’oeil est invité à le parcourir. Les éléments dispersés sont mis là, comme abandonnés, et l’installation tout entière se présente comme un dispositif anti-autoritaire misant sur la distraction plutôt que sur la focalisation. L’ordinaire de la sculpture. Une sorte de dépôt de possibilités sculptées, entre la situation trouvée et la situation construite.